Portrait du Centenaire - Piet Chielens, coordinateur du musée d’Ypres

Pour célébrer le centenaire de la Grande Guerre, nous avons posé quelques questions à divers acteurs de la mémoire en Belgique.

Piet Chielens, pouvez vous nous en dire plus sur votre parcours ?

Je m’appelle Piet Chielens et je suis coordinateur du musée In Flanders Fields depuis 20 ans. Nous sommes trois co-responsables au sein du musée, un directeur commercial, un conservateur des collections de la ville et moi-même. Notre musée ne se limite pas à une collection sur la Grande Guerre, il est également riche d’un ensemble d’œuvres sur les Beaux-arts et l’Histoire. Avant, Il existait une collection sur l’Histoire de l’éducation en Flandre mais nous n’avons plus suffisamment de moyen pour la continuer. Nous avons dû également réduire de quatre à deux le nombre de musées : In Flanders Fields et le musée de la ville d’Ypres sous ses aspects historiques hors Grande Guerre.

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Je suis coordinateur, c’est-à-dire que je suis responsable de la programmation des expositions et des œuvres visibles au sein du musée. Je coordonne également d’autres évènements et manifestations de notre travail culturel et de notre travail de participation avec le grand public. C’est un grand musée pour la Flandre, nous sommes dans le top 3 au classement des musées les plus visités de la région. Nous recevons 200 000 visiteurs par an dont la plupart viennent de pays étrangers, surtout des anglo-saxons. Internationalement, Ypres est considéré comme une ville britannique alors que c’est finalement faux. Notamment en comparant avec la France, près de 80 000 Français sont morts ici et il en reste 20 000 dans le sol. La porte de Menen est le premier grand monument au monde à la mémoire des soldats portés disparus. Ypres est donc naturellement devenue une ville de pèlerinage pour les anciens combattants britanniques ayant perdu des proches ici.
Avant, il y avait un vieux café qui s’appelait « Aux Armes de France » et c’était l’endroit où se rencontraient les anciens combattants français de la première génération et cela a perduré jusqu’au début des années 70. Puis une seconde génération de français a repris le flambeau.

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Cela fait 20 ans que vous occupez ce poste, aviez-vous déjà un attrait ou un amour pour l’Histoire de la guerre ?

Je suis né historien de la guerre. Ce n’est pourtant pas mes études, j’ai étudié les sciences économiques et politiques mais je suis né dans un tout petit village dans le secteur britannique. Ce village a été évacué en avril 1918. J’ai passé mon enfance parmi des gens qui ont vécu la Grande Guerre. Ils me racontaient l’Histoire. J’avais à peine dix ans quand on m’a raconté cela pour la première fois. Par ailleurs, il y avait 3 cimetières britanniques dans le village, les morts étaient plus nombreux que les vivants ! C’est comme cela que j’ai appris mes premières leçons d’anglais et de géographie mondiale car ces visiteurs venaient des quatre coins du monde. L’Histoire de la Guerre a pleinement bercé mon enfance.

Comment sont nés le musée et le centre de recherche In Flanders Field d’aujourd’hui ?

C’est le parfait fruit du hasard. Contrairement à la plupart des habitants qui partaient étudier ailleurs, je suis revenu dans la région pour travailler dans une banque pendant treize ans. Les anciens combattants étaient encore en vie mais très vieux et très fragiles, ils percevaient une grande pension mais n’avaient plus de dépenses donc ils se sont soudainement rappelés toutes ces histoires sur la Guerre. J’ai recommencé à leur parler et à ce moment, j’ai voulu apprendre l’Histoire militaire de la région pendant mon temps libre. C’est comme ça que le soir en rentrant de la banque, j’étudiais la Grande Guerre. J’ai découvert une bibliothèque spécialisée qui a été le début de la grande bibliothèque que l’on a ici. C’était un vétérinaire d’Ypres qui la tenait, il avait une très grande connaissance de la Première Guerre Mondiale. Il achetait des histoires rudimentaires qui étaient publiées en français, en anglais, en allemand… Il a donc fini par posséder une très grande collection d’Histoire de la Grande Guerre. Ce fut une excellente source pour découvrir et apprendre l’histoire militaire de la région et c’est ce qui m’a permis de devenir bon sur le sujet.

Au début des années 90, les premiers résultats des intérêts touristiques de la ville ont été publiés. Ils ont montré que de plus en plus de monde de la troisième génération venaient voir les lieux pour en connaitre plus sur leurs ancêtres. Le musée qui existait avant ne recevait pourtant pas plus de visiteurs donc nous nous sommes dit que nous devions faire quelque chose pour accueillir les visiteurs étrangers. Le directeur de l’Office de tourisme m’a alors contacté puis avec d’autres collègues nous avons monté notre think tank. Je suis donc entré dans ce groupe et j’y suis toujours. Nous avons compris qu’il fallait avoir plus d’ambition pour une interprétation plus moderne et attractive de l’Histoire. C’est comme cela qu’en 1998 nous avons ouvert In Flanders Fields. Je suis entré dans le think tank en 1996 et il a alors fallu 2 ans pour ouvrir le musée.

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Selon vos propres mots, définissez le devoir de mémoire et en quoi est-il important…

L’Histoire de la grande guerre doit être une inspiration pour le monde actuel. L’Histoire ne se répète pas mais il y a des mécaniques et certains aspects de l’Histoire qui pourraient se répéter, pas littéralement, mais d’une façon ou d’une autre dans le présent.

Ensuite quand nous comprenons bien l’Histoire de la Grande Guerre, nous comprenons que c’est quelque chose qui a défini la France et la Belgique d’une façon incroyable. Après novembre 1918, la France tout comme la Belgique, n’est plus la même qu’avant août 1914, ou même Ypres qui n’existait d’ailleurs plus le 11 novembre 1918. La Grande Guerre est fondamentale, ça a été radical pour l’Europe de l’Ouest et le front de l’Ouest, c’est quelque chose qui a changé notre identité.

Quand nous regardons l’Histoire de la Grande Guerre et sa fin, on repense aux propos du Général F. Foch : " Ce n’est pas une paix, c’est un armistice de 20 ans". Le monde entier a changé. Beaucoup de guerres, pas uniquement la Seconde Guerre Mondiale, sont liées au traité de Versailles, au traité de Balfour en 1917 ou encore aux accords entre la France et le Royaume-Uni au Moyen Orient (Accords Sykes-Picot). Il y a eu la guerre des Balkans et il existe encore des guerres entre Israël et la Palestine, sans parler du conflit syrien… C’est une période de notre histoire qui dure plus de 100 ans après, il faut donc retenir cette mémoire. C’est important sur un plan individuel, local et même mondial. Tous ces éléments ensemble me disent qu’il faut continuer à réfléchir. C’est malheureusement une mémoire familiale qui se perd dans les familles mais qui est gardée par les institutions comme la nôtre. C’est sur tous ces différents aspects qu’il faut continuer à faire ce travail : ils constituent notre identité.

Samedi 27 octobre, a débuté votre nouvelle exposition « To End All Wars », parlez-nous en un peu plus…

Cette exposition est pensée comme un bilan de la guerre. La plupart des expositions s’arrête à Versailles. Mais nous avons tendance à oublier que les combats ont continué jusqu’au début de l’année 1923. Pas sur le front de l’Ouest mais dans l’Est et au Sud avec le Moyen Orient. Cette exposition se termine donc en 1924 au moment où l’Union Soviétique a été reconnue par la communauté internationale (la Grande Bretagne, la France…). C’est à partir de ce moment-là qu’il y a eu un nouvel ordre mondial.

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Dans l’exposition nous parlons aussi de la crise des réfugiés en mettant en exergue le fait qu’il y en a toujours eu à l’occasion de conflits de cette ampleur. Entre la Turquie et la Grèce, entre la Pologne et la Biélorussie, les Pays baltes et l’Ukraine etc… 25 millions d’européens ont été déplacés, 60 millions d’européens ont changé de nationalité.

Cet axe est un défi car traditionnellement nos expositions et nos collections traitent principalement du territoire belge. Mais nous n’avons pas essayé d’aller plus loin. Vous nous direz ce que vous en avez pensé…

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Dernière modification : 14/11/2018

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