Portrait du mois : Caroll Gueudet, photographe

Caroll Gueudet, photographe française résidant en Belgique depuis 30 ans nous livre sa passion pour la photographie.

D’où vient votre goût pour la photographie ?

Tout a commencé avec la petite chambre noire de mon père, cachée dans un recoin de la grande maison, et sa mystérieuse lampe rouge qui pendait à un câble, une odeur un peu saumâtre et le silence qui régnait sur ce lieu… Mon père photographiait essentiellement sa famille avec son Rollei-flex. Puis il y eut la petite boite noire Kodak en bakélite de ma mère qu’elle concéda à me prêter, elle ne l’utilisait jamais. J’adorais fouiner dans les albums de famille ! Je photographiais tout ce qui m’entourait, ma chambre, le jardin, la lumière à travers les fenêtres, et notre petit caniche que je déguisais pour l’occasion.
La photographie devint très tôt pour moi une compagne familière et évidente.
Moins que les mots cependant, elle ponctuait et illustrait ma simple existence d’enfant, puis d’adolescente. J’étais attirée par la psychanalyse pour enfants, ou encore, je me voyais voyageuse au long court, découvrir le monde et ceux qui l’habitaient…

Avez-vous étudié la photographie ?

J’ai étudié l’histoire de l’art et l’ethnologie, et j’ai voyagé. Mais une rencontre capitale transforma ma vie, une jeune femme photographe avec laquelle je découvris le monde de l’image comme simple langage, et j’en fis le mien. Etre photographe est pour moi un état de grâce, un point de vue, un engagement et une nécessité.

Suite à vos études en histoire de l’art, vous êtes-vous orientée dans ce domaine ?

J’ai ouvert une galerie d’Art contemporain à Bruxelles dans les années 90. Passionnée par le développement des nouveaux courants qui animaient la plateforme artistique depuis l’après-guerre et aussi enthousiasmée par tous les nouveaux acteurs de la scène des arts des années 70 et 80. Je m’engageais, éprise de tous les possibles de cette période tant au niveau sociétal qu’artistique, et je travaillais d’arrache pieds. Peintures, sculptures, dessins, installations, petits concerts animèrent durant plus de 5 années ce lieu. Ce ne fut pas simple car je venais d’arriver à Bruxelles et je ne connaissais ni les codes, ni la mentalité bien particulière à cette ville. On appelait la galerie : la galerie de la Française !
Je reçus un succès d’estime, mais ma vie de famille ne me permit pas de continuer ce projet. Après quelques mois, je retournais à ma passion, la photographie, conjuguée à une vie de mère de famille. Il ne s’agissait pas de reportages lointains, mais d’une sorte de journal, de rencontre avec ma rue, de natures mortes intimes, de lumières qui effleurent et transforment les objets du quotidien, mieux que les mots parfois pour explorer les sentiments, pour décrire une part de réalité, pour évoquer et permettre à chacun d’y adapter son ressenti, librement ,dans un espace déterminé, mais néanmoins infini, plus vaste que ce qu’une phrase pourrait autoriser.

La photographie est-elle toujours au centre de votre vie aujourd’hui ?

La photographie est mon souffle vital, mon énergie, ma raison d’être particulière à ce monde. Rien n’est plus capital quand je sors, chargée de mon lourd matériel, ici ou là, à la rencontre de l’inconnu qui est au coin de chaque rue !
Je me nourris de tout ce qui bouge, je rencontre toutes sortes de personnes, je vois l’invisible, je perçois, j’affine mon regard. Je rends compte de la vie qui m’entoure, je traverse pas à pas des morceaux de terre peuplés d’hommes et de femmes, en bref, je regarde à ma manière et je rends compte, rien de plus, rien de moins, humblement, joyeusement.

Résidant à Bruxelles depuis 30 ans, avez-vous du plaisir à photographier cette capitale ?

Bruxelles n’est pas une ville offerte. Il faut chercher et s’y perdre. Bruxelles n’est pas une jolie ville, il n’y a pas de fleuve qui la traverse, on ne flâne pas ici, mais on peut se régaler… Se régaler de son chaos et de ses habitants, on y entend parler toutes les langues, et la mode ne l’a pas lissée. Mais Bruxelles est une ville où le temps a le temps. Je m’y sens apaisée, plus tranquille pour travailler, les espaces sont grands, la nature y est très présente, tout est simple d’accès. C’est peut-être cet excès de calme qui pourrait m’angoisser, ne pas me stimuler, jusqu’à me donner envie de partir, une sorte de peur du vide, l’effroi du silence, le manque de couleurs, le ciel bas et gris qu’aucune chanson ne ferait mentir. Cependant, si j’ai souvent le réflexe après les vacances de dire encore 30 ans plus tard : « je rentre à Paris », c’est en arrivant ici que je me sens chez moi.
Il faut quitter Bruxelles pour mieux l’apprécier.

Vous avez beaucoup voyagé. Vos voyages ont-ils une influence sur votre pratique ?

Oui tout à fait…
C’est une fois que l’on quitte son lieu que commence l’aventure photographique. Je suis heureuse, excitée, désamorcée, tout à moi. Des city-trip où l’on plonge dans l’inconnu sans avoir le temps d’en prendre la température, aux longs courriers qui, où dès que l’on est assis dans l’avion on prend la mesure du temps qui nous sépare du connu, pour la découverte d’un tout autre. L’intensité, la concentration, la technique d’approche seront différentes. La notion de temps reste essentielle dans l’acte de photographier. J’aurais tendance à plonger dans un rythme frénétique lors de mes visites éclaires et à arroser tout autour de moi pour être certaine de ne rien rater. L’autre part du travail se fera à l’atelier : sélection, éventuellement recadrage, mise en forme du reportage. Une grande partie du travail se fait au retour.

A l’inverse quand il s’agit d’un long voyage, j’ai tendance à sortir le premier jour sans mon appareil. Respirer d’autres odeurs, écouter, entendre une langue à laquelle je ne comprends rien, ne pas trouver le nom des rues, marcher, oser ou non traverser une artère, comprendre la géographie du lieu, ne pas aller trop loin, observer ce que mon corps ressent. La rencontre avec un pays, c’est un peu comme avec une personne, la première fois est importante : elle donne le cadre. Ensuite, une fois qu’il est perçu, il est plus facile de l’aborder.

Je ne connais pas tous les continents. J’aime particulièrement l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud. La langue est un outil qui facilite les rencontres, et je ne suis pas très douée pour les langues ! Mais j’aime l’espagnol.

J’ai étudié il y a longtemps les civilisations de ce continent, j’ai été séduite en un temps par les grands révolutionnaires, les poètes et les écrivains sud-américains… Je m’y sens facilement chez moi. Les sud-américains m’oxygènent l’esprit et me donnent une grande énergie. Je photographie certains paysages pour situer le contexte dans lequel je circule. Je considère qu’une reproduction d’un site n’est jamais à la hauteur de ce que je vois. Si je ne sais pas lui rendre sa grandeur, je préfère m’abstenir.

La rue, et ceux qui y circulent, est mon domaine, mon champ d’action, ma matière première. Je m’empare de tout, le bitume, le mobilier urbain, les façades, les immondices, les portes, les vitrines, les toitures, les ombres, les piétons, motos, chiens, chats… J’actionne mon zoom, je travaille au grand angle, question de posture, d’inspiration, d’accident, de surprise, il s’agit d’avoir tous les sens en éveil, et un peu d’agilité.

Vous avez également photographié de nombreux portraits…

Oui de près ou de loin, le portrait est question de rencontre, et j’adore cela. Accepté ou volé, discuté, repris parfois, toutes les situations sont possibles dans ce grand théâtre. J’ai rarement peur, de la bienveillance souvent, de l’humour il en faut, de la tendresse, des coups de foudre, et puis ce puissant désir de rencontre. Aller au-delà de l’image, utiliser un autre langage pour compléter la rencontre, s’asseoir sur un banc, faire connaissance ; faire un portrait n’est pas innocent, c’est un engagement au respect, à l’intimité.

Le portrait est un genre difficile à exposer et surtout difficile à vendre .Il est très rare que des amateurs aient envie de faire pénétrer chez eux des inconnus et d’affronter un regard qui ne leur est pas familier. C’est pour remédier à cette frustration que j’ai décidé d’écrire sur certains de mes portraits choisis et d’en faire un livre. C’est le projet sur lequel je travaille depuis le printemps et j’espère qu’il sera soutenu par une exposition.

Tout au long de mes déambulations ; certains thèmes sont récurrents. J’affectionne particulièrement les musées, leurs visiteurs concentrés qui prennent des postures très particulières dans le silence de leur observation… Les gardiens amidonnés sur leur chaises en ces lieux sacralisés tenant souvent un livre, les plages où les humains les plus collets montés se dévêtissent sans complexe et côtoient l’autre à qui ils n’auraient pas jeté le moindre regard ni surtout adressé la parole. Tout comme les files d’attente, le touriste, les intérieurs que je peux apercevoir par une porte mal fermée, la pudeur délicate d’une ombre, le rire d’un enfant, le mouvement, un nuage qui traverse notre ciel, un autre qui assombrit soudain tout ce qui m’entoure comme si la nuit tombait sans prévenir, les ombres portées, les affiches déchirées, les grands arbres solitaires… Bref tout ce qui peuple et illustre notre monde, telle une encyclopédie qui servirait d’archives, racontée avec un point de vue qui n’engagerait que moi.

Pourquoi choisir le Noir et blanc ou la couleur ?

C’est une question de sujet, d’état d’esprit, de la nécessité d’insister sur un des axes du reportage. Il y a dans cette décision la part du rationnel, elle est indiscutable, comme souvent le choix du cadre, de l’ouverture, ou de la profondeur. Ensuite, ou pas, la part sensible qui comme une plume dans l’écriture automatique va prendre le relais, et nous entrainera sur un chemin mystérieux où le ressenti prendra toute sa puissance et nous guidera !

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Dernière modification : 30/08/2017

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