Portrait du mois : Mme. Virigine Camuzet - Infirmière cheffe

Ce mois-ci, nous mettons le personnel soignant à l’honneur. Nous nous sommes entretenu avec Mme. Virginie Camuzet, infirmière cheffe à l’hôpital Delta à Bruxelles. Installée en Belgique depuis plus de 10 ans, cette soignante française revient sur son parcours mais aussi sur son expérience dans la lutte contre le Covid-19.

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Pouvez-vous vous présenter ? Votre parcours ? Où avez-vous étudié et qu’est-ce qui vous a amené en Belgique ?
Je m’appelle Virginie Camuzet, je suis actuellement infirmière cheffe de bloc opératoire à l’Hôpital Delta à Bruxelles. J’ai effectué ma formation en France, à l’école d’infirmière de Limoges. Après avoir obtenu mon diplôme d’infirmière j’ai exercé dans deux hôpitaux parisiens, d’abord « en étage » (services d’hospitalisation classiques), puis en bloc opératoire. Pour des raisons personnelles, je suis venue m’installer en Belgique à Bruxelles, où j’ai donc commencé à exercer au bloc opératoire. Après avoir suivi une formation de cadre et une spécialisation en salle d’op (salle d’opération), j’ai eu l’opportunité d’occuper les fonctions d’infirmière cheffe. Cela fait désormais dix ans que j’ai le plaisir d’exercer en Belgique.

Comment le Covid-19 a t’il été appréhendé dans votre établissement ? Comment décririez-vous la situation globale de la gestion de l’épidémie au sein de votre établissement ?
L’hôpital Delta fait partie des hôpitaux qui ont compté le plus de cas de Covid-19. Au départ, la stratégie adoptée a été de diminuer l’activité des blocs opératoires afin de réduire le nombre de nouveaux patients hospitalisés. L’objectif visé était de garder des lits disponibles pour les patients Covid. Nos soins intensifs se sont donc peu à peu remplis de patients Covid et ont été rapidement saturés. Il n’y avait plus de lits disponibles. L’ouverture d’annexes pour les soins intensifs fut indispensable pour assurer l’accueil des patients. Une unité non-Covid a d’abord été créée, suivie d’une nouvelle unité Covid. Nous avons pu récupérer les respirateurs et autres matériels des salles d’opération ainsi que du personnel de différents services. Cette crise m’a conduit à développer encore davantage certaines compétences clés dans mon métier, notamment la réactivité et la responsabilité. En effet, on m’a demandé de prendre en charge l’ouverture et la création de l’unité Covid un mercredi pour que le jeudi tout soit fonctionnel ! Les premiers patients sont arrivés dès le samedi. Nous nous sommes donc préparés en à peine 48 heures.

Quelles ont été vos premières impressions sur le terrain ?
J’avais quelques notions de base en soins intensifs mais je suis avant tout infirmière de « salle d’op », c’est une unité spécifique. Heureusement, parmi mes collègues il y avait des infirmiers spécialisés en soins intensifs et urgences. Ils nous ont formés « sur le tas », cela n’a pas été toujours facile mais étant tous confrontés à la même situation, nous sommes parvenus à faire front commun.


Quel a été l’aspect le plus difficile pour vous dans ce nouvel univers de travail ?

Au début c’était l’inconnu : du jour au lendemain, nous avons effectué la prise en charge de patients avec un protocole qui nous était inconnu. D’abord car nous n’avions jamais été confrontés au virus Covid jusque-là, mais aussi parce-que nous devions faire des soins intensifs. Or ces gestes ne font pas partie des procédures apprises lors de notre formation. Comme ce n’est pas notre travail habituel, il y avait à la fois la peur de mal faire, de ne pas être à la hauteur et également la crainte de ne pas offrir aux patients les meilleurs soins possibles. Finalement, avec l’adrénaline on apprend vite, au bout de 2-3 jours nous étions déjà relativement autonomes. Nos collègues des soins intensifs étaient vraiment là pour nous aider, nous former.

Comment avez-vous gérez la fatigue morale et physique ?
En tant que cheffe d’unité, nous avons dû être attentifs aux besoins du personnel et nous essayions de donner des récupérations à nos collègues dès que cela était possible. Une vraie solidarité s’est installée entre les chefs d’unité, ce qui nous a permis d’organiser au mieux les plannings. Par exemple, il est arrivé que l’un ou l’autre supervise l’unité Covid et non-Covid afin que l’autre puisse se reposer. L’objectif était avant tout que nous puissions rentrer chez nous en n’étant pas systématiquement épuisés. Il était nécessaire pour notre moral et pour tenir dans la durée que nous passions du temps avec nos proches.

On a souvent entendu parler de la crainte de contaminer un membre de sa famille en rentrant chez soi. Comment fait-on pour gérer cela ?
J’ai deux adolescents et je rentrais à mon domicile. Il ne faut pas céder à la panique. Il faut se dire qu’au travail nous n’avons pas nos tenues civiles, elles restent dans des casiers fermés et ne sont à aucun moment en contact avec un patient. De plus lorsqu’on se change nous avons des blouses de protection, des gants, des masques, des chapeaux etc. Il s’agit plutôt de bien respecter les règles pour se déshabiller et se décontaminer. Par contre, je dois reconnaitre que ce n’est pas la période durant laquelle j’ai fait le plus de câlins à mes enfants. On avait toujours un doute d’être porteur sain et de pouvoir contaminer nos proches sans le savoir. Dans tous les cas, je pense qu’il aurait été encore plus anxiogène pour mes enfants de ne pas me voir. Il a été important pour eux de voir que j’étais en bonne santé, capable de plaisanter, de passer du temps avec eux et tout simplement de tenir mon rôle de maman. Je n’ai donc pas fait le choix de vivre ailleurs qu’à mon domicile.

Un énorme élan de reconnaissance envers votre travail s’est fait ressentir dans la population, aussi bien en Belgique que dans le reste du monde, notamment via les applaudissements tous les jours à 20h. Comment avez-vous vécu cette reconnaissance et cet intérêt international ?
Quand j’en parle avec mes collègues, paradoxalement on a un ressenti assez mitigé. Lorsque nous étions vraiment au pic de la crise, ce n’était pas facile physiquement, nous nous battions pour nos patients. A côté de cela, sur le trajet du retour, il nous arrivait de voir des gens qui ne respectaient pas les mesures mises en place pour limiter la propagation. Il était difficile pour nous de voir cela tout en refusant des patients par manque de place. Bien qu’on ait toujours réussi à combler le manque de médicaments et de matériels, il y avait des moments où nous étions désemparés. Dans ces périodes d’angoisse, il était difficile de sortir et de voir des gens se comporter de manière irresponsable. Ce n’est bien sûr pas le cas de la majorité, mais ce sont souvent eux que nous voyions dehors durant le confinement. Dans ces moment-là nous nous disions, ne nous applaudissez pas mais aidez-nous, restez chez vous. Toutefois, j’avoue qu’il y a des jours où je rentrais complètement épuisée et en sortant de la voiture j’entendais cette salve d’applaudissements. Bien sûr ça fait chaud au cœur ! Dans ces moments on se demande comment certains peuvent nous compliquer la vie quand d’autres nous soutiennent. On avait donc un sentiment mitigé.

Pour de nombreuses personnes, la crise semble derrière nous, qu’en pensez-vous ?
Les chiffres sont plutôt rassurants, nous avons moins de cas contaminés mais attention, nous ne sommes pas encore à 0. Les épidémiologistes et infectiologues ne parviennent pas à se mettre d’accord concernant la deuxième vague. En tant qu’infirmière nous n’avons pas forcément les compétences pour juger d’une deuxième vague potentielle. Néanmoins nous prenons des précautions car après tout on ne sait jamais où en sont nos patients. Bien que le risque diminue on ne sait jamais si un patient est porteur ou non. D’autant plus que la Covid n’est pas la seule à pouvoir être transmise. Nos règles d’hygiènes se justifiaient déjà avant et se justifie encore maintenant. Bien que la situation devienne de plus en plus rassurante, nous n’en sommes pas au point de ne plus rien faire. On arrive de plus en plus à des situations normalisées, il faut donc faire encore quelques efforts.

Quels sont les aspects qui vous ont aidé, avec vos collègues, à tenir le coup ?
Il y avait un réel élan de solidarité entre nous. Nous étions tous ensemble dans ce combat. La collaboration avec les médecins a contribué à cela et la direction était également très présente pour nous faciliter les choses. Il en a été de même pour les services support et le personnel et ce, à tous les niveaux. On faisait tous partie de la même équipe. A la fin, ça a tout de même été une expérience très enrichissante. Il n’y a pas eu que du négatif, par exemple, nous avons eu de vrais moments de satisfaction lorsqu’il nous arrivait d’extuber les patients et de les voir rentrer chez eux. C’était une grande victoire que l’on partageait en équipe !
L’équipe de direction a déployé une cellule psychologique pour le personnel ayant tout particulièrement besoin d’une écoute face aux difficultés rencontrées lors de la crise. En tant que responsable, j’invitais mes collègues à le faire. Ce n’est pas une honte et encore moins une faiblesse, on peut être fort et courageux de diverses façons.


En conclusion, quel message aimeriez-vous adresser ?

Je suis très reconnaissante à toutes les personnes qui ont été autour de nous. J’étais la cheffe de l’unité mais toute seule je n’aurais rien fait. J’envoie donc ce message à tous les collègues, de tous les services et tous les niveaux, un grand merci ! Mon équipe le sait, je suis très reconnaissante, très admirative du travail qu’elle a fait.
J’espère que cette reconnaissance se traduira également au niveau de l’Etat, notre profession en a vraiment besoin.

Dernière modification : 15/07/2020

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